jeudi 28 juin 2012

PRINTEMPS ARABE/ RIEN N'EST JOUE

Régime militaire ou théocratie ? Contrairement à ce que laissent penser les élections égyptiennes, l’avenir des pays arabes et islamiques ne se réduit pas à ce choix simpliste. Entretien avec le géopoliticien Walid Pharès.

PROPOS RECUEILLIS PAR MICHEL GURFINKIEL.

Né au Liban, éduqué au Liban et en France, Walid Phares vit aux Etats-Unis depuis 1990. Professeur à la National Defense University américaine, auteur de nombreux ouvrages en arabe et en anglais, il conseille actuellement le candidat républicain Mitt Romney sur les questions géopolitiques liées à l’islamisme et au Proche-Orient.

Va-t-on en Egypte vers un « compromis historique » entre l’armée et les islamistes ?

En fait, ce compromis est déjà en place depuis plus d’un an. Mais c’est un compromis instable, où chaque partenaire tente de l’emporter sur l’autre.

Sur quoi repose ce compromis ?

Au début, il s’agissait de faire face à un ennemi commun : la jeunesse libérale, qui aspire à un mode de vie de type occidental, fondé sur les libertés individuelles. Les militaires, « propriétaires » du pays depuis Nasser, ont longtemps traité cette opposition par leur mépris. Jusqu’au choc de janvier 2011 : les jeunes libéraux réussissent à mobiliser des foules de plus en plus grandes sur la place Tahrir, au Caire, en recourant à des technologies de communication difficiles à contrôler, comme les « réseaux sociaux ». Le choc n’est pas moindre pour les islamistes : ils croyaient constituer la principale force d’opposition, et voilà que des pans entiers de la société, les cadres, les intellectuels, les femmes, les coptes, les ouvriers et même la paysannerie, se rallient aux libéraux et les rejoignent sur la place Tahrir. Tant pour les militaires que les islamistes, il est alors impératif, vital, de marginaliser les libéraux. Une alliance tacite se noue, qui permet aux islamistes de gagner les législatives.

Mais ensuite les islamistes évoquent de plus en plus ouvertement leurs buts véritables : remplacer le régime militaire par une théocratie. Ce qui entraîne un renversement d’alliance pour l’élection présidentielle : le candidat des militaires, l’ancien général d’aviation Ahmed Shafik,  tente de s’appuyer sur une partie au moins des libéraux. En définitive, c’est le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, qui l’emporte, quoique de justesse. Les militaires se sont prémuni par une série de décrets constitutionnels qui leurs octroient des pouvoirs exceptionnels, surtout en matière de défense, de sécurité et de souveraineté. Et par un arrêté du Tribunal constitutionnel qui dissout le parlement à majorité islamiste. Un nouveau compromis s’instaure, bien différent du premier : une sorte d’équilibre de la terreur, où les uns menacent de recourir à une répression impitoyable et les autres de déclencher un « méga-Tahrir ».


Y a-t-il vraiment eu un « printemps arabe », en Egypte et ailleurs ?
     
Assurément, même s’il a été suivi par un « hiver islamique » glacial. Le schéma égyptien se retrouve un peu partout : ce sont les libéraux qui renversent la dictature, ou initient le renversement ; mais ils sont rapidement évincés par les islamistes et les salafistes. Ou pour reprendre l’observation d’un intellectuel égyptien : une démocratisation trop rapide donne toujours le pouvoir, dans un premier temps, aux forces antidémocratiques, parce que celles-ci disposent de réseaux militants mieux structurés. En terre d’islam, les islamistes contrôlent les mosquées : le principal lieu public – sinon le seul, dans la mesure où tous les autres sont quadrillés par la police et les services secrets. C’est un énorme avantage lors des premières élections libres. On l’a vu en Algérie dès 1992. On le voit aujourd’hui en Egypte, en Tunisie…

Mais à terme, le printemps arabe – ou arabo-islamique  - reviendra. D’ailleurs, sa véritable date de naissance n’est pas 2011, mais 2005 : quand le peuple libanais a contraint l’occupant syrien au départ. Il a rejailli en 2009, avec la révolte populaire iranienne contre le trucage des élections. Aujourd’hui, les sociétés civiles arabes et islamiques s’organisent, apprennent à se structurer et reconstituent leurs réseaux afin de résister à la montée islamiste.

Quelles ressemblances et quelles différences entre les divers « printemps » ?

En Tunisie, les laïques du Centre et les progressistes ont formé une opposition solide face au parti islamiste Nahda et à ses alliés salafistes. Cet exemple aura une grande influence sur les autres pays arabes,  de la même façon que la « révolution du jasmin », en janvier 2011, a inspiré d’autres soulèvements.

Une victoire totale des islamistes en Egypte pourrait conduire à la création d’un espace islamiste géant de Gaza au Maroc. Mais les libéraux égyptiens n’ont pas encore dit leur dernier mot.

En Libye, l’échec est total. Paradoxalement, le pays où les Occidentaux ont le plus investi en termes militaires et financiers, est en passe de devenir le pays le plus anti-occidental du « printemps arabe ». Les milices islamistes et les groupes jihadistes liés à Al Qaida quadrillent le pays, les tribus importantes sont entrées en dissidence, les minorités africaines et amazighes se soulèvent. A terme, nous risquons de nous trouver devant une version nord-africaine de l’Afghanistan sous les Talibans.

Bahrein se situe sur une ligne de confrontation entre l’Iran et l’Arabie Saoudite. En raison de sa sociologie : population à majorité chiite, monarchie sunnite.

Le Yémen connaît des divisions encore plus profondes : clivage nord-sud qui risque de scinder à nouveau le pays en deux, comme c’était le cas jusqu’en 1990 ; au Nord-Yemen, rébellion chiite appuyée par l’Iran, considérée comme un risque stratégique majeur par l’Arabie Saoudite ; dans le centre du pays, prolifération des cellules d’Al Qaida. Ce qui rend problématique une solution durable, en dépit des efforts de la classe politique de Sanaa pour trouver un successeur à Ali Abdallah Saleh.

Le cas le plus complexe, c’est évidemment la Syrie. A la différence de la Libye de Kadhafi, le régime d’Assad dispose du soutien de trois autres puissances régionales : l’Iran, une partie de l’Irak, et le Hezbollah libanais. Mais l’opposition syrienne dispose elle aussi de soutiens extérieurs, si bien que le régime ne parvient plus à la dompter. Une sorte de « statu quo violent » s’est donc installé, avec pour corollaire un nombre croissant de victimes civiles. Une intervention occidentale est impossible sans un soutien américain : ce qui la rend hautement improbable, sauf cataclysme, avant novembre : les Etats-Unis étant bridés, jusque là, par l’élection présidentielle. Mais là encore, la question se répète ; si Assad tombe, qui le remplacera ? Les islamistes,  comme c’est la cas presque partout ailleurs ? Le chaos, comme en Libye ?

La crise peut-elle atteindre d'autres pays du Moyen-Orient ?

La crise couve dans l’ensemble de la région. Nous  assisterons vraisemblablement à de graves difficultés au Liban et en Irak,  par porosité avec la Syrie. La Jordanie verra une montée des islamistes, l’Algérie sera confrontée à nouvelle vague islamiste, mais aussi au séparatisme kabyle. Les salafistes se renforcent déjà au Mali ; leur influence va s’étendre en  Mauritanie, au Niger et bien sûr au Nigeria. Le Soudan fait face à de nouveaux soulèvements non arabes, aussi bien au Darfour qu’en Nubie ou dans les tribus Bejas, à l’est du pays. L’opposition libérale peut se manifester à nouveau en Iran, et toucher les minorités ethniques.

Les pays occidentaux ont-ils encore un rôle à jouer dans cette région du monde ?

Incontestablement. Dans le monde arabo-islamique, l’Occident reste en fait la référence absolue : l’exemple même d’une société libre, pacifique, développée, puissante. Mais les Occidentaux ne s’en rendent pas compte, ou ne veulent pas s’en rendre compte. Une sorte de tropisme les conduit à soutenir systématiquement les régimes les plus archaïques, les plus moins démocratiques, les plus anti-occidentaux, qu’il s’agisse de monarchies, de théocraties ou de dictatures, puis, quand ceux-ci s’effondrent – et ils s’effondrent tous, un jour ou l’autre – à se tourner vers les révolutionnaires les plus extrémistes. Un exemple accablant de ce comportement a été fourni par Barack Obama, qui est allé prononcer au Caire un discours d’une invraisemblable servilité à l’égard de l’islamisme en juin 2009, au moment même où la société civile iranienne tout entière se révoltait contre la dictature des mollahs.

© Michel Gurfinkiel & Valeurs Actuelles, 2012


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Egypte/ Les hasards d’une élection

Le suspense aura duré près d’une semaine. Le 18 juin, Al Jazeera annonce que Mohamed Morsi, le candidat islamiste, est élu président de la République égyptienne, avec 900 000 voix d’avance sur son rival laïque, le général Ahmed Shafik. Une nouvelle immédiatement reprise dans le monde entier, mais qui, en Egypte même, suscite un certain étonnement : le dépouillement des voix n’est pas encore achevé, et les résultats définitifs ne doivent être annoncés que trois jours plus tard, le 21.

Les islamistes exercent-ils en fait un chantage sur le Conseil supérieur des Forces armées (CSFA), le directoire militaire qui contrôle le pays ? C’est l’hypothèse qu’avance un analyste américain, Raymond Ibrahim :  « Dès lors que la victoire de Morsi était annoncée, elle passait pour avérée. Et une éventuelle victoire de Shafik était disqualifiée d’avance. » Sur la place Tahrir, haut lieu de la révolution de 2011, la foule se masse à nouveau en scandant : « Morsi président, Allah est le plus grand ! » De nombreux pays étrangers croient bon de recommander au CSFA de « respecter le choix des électeurs ». A commencer par les Etats-Unis.

Le CSFA a commis l’erreur de commettre les jours précédents plusieurs « coups d’Etat légaux ». En  faisant dissoudre par le Tribunal constitutionnel le parlement dominé par les islamistes, élu six mois plus tôt. Et en se réservant, à travers des « décrets constitutionnels », de nombreuses « compétences législatives ». Il lui est difficile, désormais, de s’opposer à Morsi. Pourtant, une victoire laïque n’aurait rien d’invraisemblable : entre les législatives et la présidentielle, les intentions de vote islamistes n’ont cessé de décroître.

Le 21, la commission électorale argue d’ultimes « vérifications » pour reporter de trois jours la proclamation des résultats. Finalement, le 24, Morsi est officiellement proclamé président élu. Agé de soixante ans, originaire de Basse-Egypte, cet ingénieur a été professeur assistant dans une université californienne : ses enfants, né sur le sol américain, disposent de ce fait de la double nationalité, égyptienne et américaine. On lui attribue des opinions antichrétiennes virulentes : il aurait affirmé que les coptes égyptiens devaient choisir entre la conversion, l’exil ou le paiement de la jiziya, l’impôt spécial frappant les infdidèles…

C’est un peu par hasard qu’il se trouve aujourd’hui à la tête du plus peuplé des pays arabes. Le Parti de la liberté et de la justice, émanation des Frères musulmans, avait d’abord investi Khairat al-Shater, un membre éminent de la confrérie. Mais cette candidature a été invalidée par la Commission électorale. Morsi se trouvait dès lors en première ligne.


©  Michel Gurfinkiel & Valeurs Actuelles, 2012



mercredi 20 juin 2012

SCENES DE RUE SOUS HOLLANDE



PAR MICHEL GURFINKIEL

(7 juin 2012.)

Est-ce la faute à Patrick Buisson ? Depuis la présidentielle du 6 mai dernier, le débat ne cesse de s’amplifier au sein de l’UMP.

Les uns affirment qu’en convainquant Nicolas Sarkozy de faire à nouveau campagne sur l’identité nationale, comme en 2007, Buisson lui a fait perdre les voix du centre nécessaires à sa réélection. Les autres, qu’il lui a rendu de nombreuses voix de droite ; et l’a ainsi ramené, après un début de campagne peu prometteur, à une quasi-égalité avec François Hollande : moins de deux points d’écart.

De ces deux interprétations, on tire aujourd’hui deux stratégies opposées pour les législatives du 10 et du 17 juin : le « troisième tour » qui, selon les résultats, fera d’Hollande un monarque absolu, s’il dispose d’une majorité à l’Assemblée nationale, ou au contraire un roi « fainéant », s’il n’y parvient pas et se voit contraint à une « cohabitation » avec la droite ou le centre-droit.

Mais on ne peut ignorer, dans un tel débat, un fait nouveau : le scrutin présidentiel a confirmé – comme Diogène prouvait le mouvement en marchant - que l’identité nationale constituait un problème majeur dans la France actuelle.

Les circonscription marquées par la « diversité » et l’immigration islamique ont en effet voté massivement pour Hollande (et de ce fait assuré sa victoire). Dans les quatre grands départements d’outre-mer, le  « 9-3 » francilien ou le XVIIIe arrondissement parisien, le candidat socialiste a obtenu plus de 60 % des voix, sinon plus de 70 %. Soit dix à vingt points de plus que la moyenne nationale. On est tenté, dans un premier temps, d’interpréter ces chiffres comme une réaction d’autodéfense communautaire : Sarkozy se réclamant d’une « identité française » traditionnelle (européenne, judéo-chrétienne) dont ils se sentaient exclus, les « Néo-Français » auraient plébiscité le 6 mai un Hollande qui se proposait, au contraire, d’instituer une identité « élargie ». Mais les scènes de rue qui se sont succédées après la victoire du candidat socialiste, pendant quarante-huit heures au moins, ne permettent pas de s’en tenir à un tel raisonnement.

Le 6 mai au soir, le  « peuple de gauche » célébrait sa victoire place de la Bastille, à Paris. Il déployait quelques drapeaux tricolores et rouges : mais aussi et surtout des pavillons algériens, tunisiens, palestiniens, ivoiriens, dans lesquels, de toute évidence, se reconnaissaient la plupart des personnes présentes. Des scènes analogues survenaient un peu partout en province. Personne, dans les services d’ordre hollandistes, n’a jugé bon de faire cesser ces anomalies. Ou n’a cru être en mesure, physiquement, d’intervenir.

Le lendemain 7 mai et le surlendemain 8, des commandos collaient à l’angle des voies et artères parisiennes des plaques bleues factices portant des noms arabes ou africains : la rue Pierre Lescot, dans le quartier des Halles, était ainsi rebaptisée « rue Halal » ; et la place de la République devenait « place Halana Shalabi », du nom d’une terroriste palestinienne. Là encore, ni la police, virtuellement aux ordres d’un président socialiste qui allait prendre ses fonctions quelques jours plus tard, ni la mairie, socialiste et xénophile, ne sont intervenues. Et ni l’une, ni l’autre n’ont pas paru se souvenir – un 8 mai, jour férié marquant la victoire sur le nazisme ! - que  la dernière fois qu’une signalisation  étrangère avait ainsi violé le paysage parisien, c’était sous l’occupation allemande, de l’été 1940 à l’été 1944.

Ce que ces scènes signifient, c’est qu’en assurant l’élection de Hollande, les « Néo-Français » ont eu le sentiment de prendre possession de la France elle-même. Non point, ce qui serait véniel et presque légitime, en assurant leur primauté ; mais dans le but de remplacer l’ancienne France par une autre nation, la mémoire française par d’autres mémoires, le pacte transgénérationnel et transcommunautaire qui unissait les Français de naissance entre eux, et ceux-ci aux « Français de préférence », aux « oiseaux du large venus se poser » par amour sur « la paume » de l’Hexagone (Louis Aragon), par d’autres pactes.

Buisson avait raison : la question de l’identité nationale est désormais au cœur de notre vie politique. Mais il avait peut-être tort d’en déduire une stratégie ou des tactiques trop étroitement politiciennes. Gagner les élections, c’est important. Créer, au-delà des dichotomies politiciennes, un consensus pour la survie d’une nation, c’est infiniment plus important.

© Michel Gurfinkiel, 2012

(Une première version de cet article a été publiée par Valeurs Actuelles).

dimanche 15 avril 2012

GEOPOLITIQUE/ COURSE DE VITESSE DANS L'AZAWAD

Berbères laïques contre Arabes jihadistes : le "grand jeu" saharien a commencé.

PAR MICHEL GURFINKIEL

Le printemps arabe de 2011 a débouché sur un « hiver islamique ». En sera-t-il de même du « printemps saharien » de 2012 ? Le 1er avril, les rebelles touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA) se sont emparés des deux grandes villes de la boucle septentrionale du Niger : Gao, à l’est, l’ancienne capitale de l’empire songhaï ; et Tombouctou, à l’ouest, l’ancienne « ville sainte » de l’islam saharien. Mais une autre force est apparue presque aussitôt dans leur sillage : Ansar Dine (« Les Partisans de la Religion »).

Les deux organisations n’ont pas le même drapeau : le MNLA arbore une bannière vert-rouge-noir, avec un triangle jaune en chevron ; Ansar Dine, l’étendard noir des islamistes. Elles n’ont pas les mêmes buts : le MNLA veut créer un Etat-nation dans l’Azawad (« Le Pays des Pâturages »), c’est à dire le nord du Mali actuel, à peuplement touareg, mais ne revendique pas le reste du pays, centré sur Bamako ; alors qu’Ansar Dine parle d’une « république islamique », qui pourrait s’étendre à la fois sur le Sahara et le Sahel. Et si le MNLA affiche des idéaux démocratiques et laïques, ses rivaux veulent instaurer immédiatement la Chariah.

Les deux groupes ont pourtant combattu l’armée malienne ensemble, et semblent s’être réparti le contrôle des « territoires libérés ». C’est le MNLA qui pris Tombouctou : mais trois jours plus tard, la ville était quadrillée par les islamistes. Cette guerre, il est vrai, constitue une revanche historique pour l’ensemble des Touaregs. L’Azawad, territoire plus grand que la France (entre 600 000 et 800 000 kilomètres carrés, selon les définitions), où nomadise une population éparse mais ethniquement homogène (1,5 million d’habitants, dont 85 % de Touaregs berbères) n’a jamais accepté son incorporation au Mali, l’ancien Soudan français, dominé par les populations nigéro-congolaises.

Une première rébellion avait éclaté en 1958, quand les Français préparaient le pays à l’indépendance. Une seconde, en 1963, trois ans seulement après cette indépendance,  avait été réprimée dans le sang. Une troisième, au début des années 1990, avait eu plus de succès : les autorités maliennes avaient accepté, lors des accords dits de Tamanrasset, en 1991, de retirer leurs troupes de la région,  et donc de concéder à la population locale une autonomie de fait.

La rébellion actuelle a eu pour cause immédiate la chute du régime kadhafiste : des Touaregs maliens qui servaient le dictateur ont pu piller au profit du MNLA, alors qu’ils se repliaient sur l’Azawad, d’importants matériels militaires. Mais elle a deux causes plus profondes : le jeu de l’Algérie ; et un contexte général de « liquéfaction » des structures issues de la décolonisation.

Les Etats arabo-musulmans d’Afrique du Nord ont tous tenté, depuis les années 1960, de s’emparer du Sahara, région sous-peuplée mais dotée d’immenses richesses minérales : pétrole, gaz naturel, uranium, or, bauxite, phosphates. Le Maroc a d’abord revendiqué la Mauritanie, avant d’annexer l’ancien Rio de Oro espagnol (le Sahara Occidental). La Libye a tenté de s’implanter au Tchad ou au Niger. Mais l’Algérie, déjà maîtresse de la moitié nord du Sahara, a cherché à imposer sa tutelle à l’ensemble des pays sud-sahariens : du Sahara Occidental, qu’elle dispute encore aujourd’hui au Maroc, jusqu’au Niger. Sans la France, ex-puissance coloniale qui a constamment assuré un contrepoids, elle y serait sans doute largement parvenue.

Alger a longtemps justifié ses ingérences par la lutte contre « l’insécurité », le trafic de drogue et l’islamisme. Mais il est avéré que ses services soutiennent, depuis plusieurs années au moins, Al Qaida au Maghreb islamique (AQMI), un groupe islamiste armé qui opère dans tout l’espace saharien (Il a notamment procédé à la capture d’humanitaires ou de scientifiques européens - dont plusieurs Français - en Mauritanie et au Mali.)

Cette OPA sur l’islamisme – une forme de stratégie indirecte – modifie le rapport de forces dans la région. La France pouvait naguère contrecarrer les ingérences algériennes directes avec des moyens relativement restreints : pressions diplomatiques, déploiement militaire léger. Aujourd’hui, la diplomatie n’est plus de mise. Un Français installé à Bamako explique : « Quand les gouvernements sahéliens, appuyés par le Quai d’Orsay, leur demandent de les aider à combattre les islamistes, les Algériens répondent toujours favorablement. A condition qu’on passe par leurs conditions. Sinon, fin de non recevoir. »  Militairement, la situation s’est « complexifiée », selon le même observateur : « L’islamisme est un adversaire sans visage, difficile à localiser, susceptible de recourir au terrorisme tant en Afrique qu’en France même. L’affronter coûte cher. Financièrement et politiquement. »

L’alliance entre l’Algérie et AQMI suscite un malaise grandissant chez les nationalistes touaregs. Et conduit le MNLA à solliciter l’appui de la France : « Pour nous, c’est Alger l’ennemi principal. Pas Bamako ». De fait, Hervé de Raincourt, le ministre français de la Coopération, n’a cessé d’appeler, depuis plusieurs semaines, à un dialogue entre les autorités maliennes et le MNLA. En distinguant soigneusement cette organisation (« qui n’a pas de lien avec AQMI ») d’Ansar Dine, qui a contrario en aurait.

Pour l’instant, le MNLA ménage Ansar Dine en tant qu’organisation touarègue authentique. Son chef actuel, Iyad Ag Gheli, avait été l’un des chefs de la révolte de 1990-1991. Sa tribu, les Iforas, est l’une des puissante de l’Azawad. Et c’est sur son territoire que se situe Kidal, la capitale. Alors que l’AQMI est perçue comme une organisation totalement étrangère. Mossa Ag Attaher, le porte-parole du MNLA, explique à Valeurs Actuelles : « Le noyau originel d’AQMI, c’étaient des membres du Groupe salafiste pour la prédication (GSP), un mouvement islamiste algérien, à qui le gouvernement malien avait donné asile. Ils ont finalement fait allégeance au pouvoir algérien. Et se sont étoffés avec des renforts arabes, burkinabés, nigérians, mauritaniens. Nous ne tolérerons pas cette intrusion. »

Tout au long du mois de mars, le MNLA a multiplié ses menaces envers AQMI – et ses mises en garde à Ansar Dine. Va-t-on vers des affrontements entre Touaregs et « Arabes » ? Ou même une guerre civile entre Touaregs ? Mais inversement, si le MNLA l’emporte, pourra-t-il éviter d’intervenir en-dehors de l’Azawad ?

De tous les peuples de l’Afrique occidentale, les Touaregs ont été les derniers à se soumettre aux Français, en 1902 seulement. Jusque là, ils disposaient d’un quasi-Etat indépendant : une confédération de tribus, dirigée par un roi élu, l’Amenokal. Aujourd’hui, on compterait de 6 à 10 millions de Touaregs dans l’ensemble des pays sahariens et sahéliens. Avec les autres ethnies berbères de la région, notamment les Maures de Mauritanie, du Sahara Occidental et du Sénégal, ils formeraient une nation d’une quinzaine de millions d’âmes. Pourquoi n’auraient-ils pas droit à un autodétermination collective, qui leur donnerait, accessoirement, pleine souveraineté sur leur fabuleux sous-sol ?

Pendant un demi-siècle, le principe de l’ « intangibilité des frontières issues de la décolonisation » s’opposait, dans le Sahara comme dans le reste de l’Afrique, à une telle évolution. Mais il revêt aujourd’hui moins de force que par le passé. En 2011, le Soudan du Sud, noir et non-musulman, s’est séparé du Soudan, arabisé et islamique. La Libye postkadhafiste semble suivre le même chemin : ses trois régions traditionnelles (Cyrénaïque, Tripolitaine, Fezzan) se sont déclarées autonomes, et il pourrait en aller de même du Nfoussa, le pays berbère situé à l’ouest de Tripoli. La Kabylie est entrée dans une sorte de « sécession douce » face à l’Algérie : un « gouvernement provisoire kabyle », l’Anavad,  a même été constitué, sous la direction du barde national Ferhat Méhenni.

Le MNLA ne cache pas ses liens avec l’Anavad, dont il a repris l’idéologie identitaire laïque. Et il a participé au Congrès mondial amazigh, qui réunissait la plupart des mouvements nationalistes berbères à Rabat, le 12 mars.

(c) Michel Gurfinkiel & Valeurs Actuelles, 2012


mardi 10 avril 2012

ISLAM/ QUI SONT LES SALAFISTES ?

Ils veulent revenir à l’islam des origines : celui qui avait conquis la moitié du monde.

PAR MICHEL GURFINKIEL


C’est à leur tenue qu’on reconnaît les salafistes : gandourah, barbe. Pour procéder à ses assassinats à Montauban et à Toulouse, Mohammed Merah était contraint circuler en moto, et donc de se harnacher à l’occidentale : combinaison de cuir et heaume. Mais quand il s’est retranché dans son appartement, il a remis la gandourah. Avec, tout de même, un gilet pare-balles. Il est mort dans cet « uniforme » le 22 mars.

De nombreuses religions ou sectes adoptent ou imposent des « looks » particuliers à leurs adeptes ou à certains d’entre eux. Conçus d’abord de manière fonctionnelle, ils prennent peu à peu, à mesure que le monde extérieur évolue, un caractère archaïque : qu’il s’agisse du turban des sikhs, qui remonte au XVIe siècle, du caftan des Juifs ultra-orthodoxes, XVIe et XVIIe siècles, de l’habit amish, XVIIIe siècle, ou de la bure des moines catholiques ou orthodoxes, héritage du Haut Moyen-Age. Mais dans le cas des salafistes, l’archaïsme n’est pas le résultat d’une évolution : il a été voulu d’emblée.

Le salafisme entend en effet restaurer l’islam des origines, celui des Salaf (« Premiers Fidèles ») qui ont vécu sous Mahomet ou ses successeurs immédiats, les quatre premiers califes. Son raisonnement : sous les Salaf, qui appliquaient sans états d’âme l’enseignement du Prophète, l’islam se propageait à la vitesse de l’éclair et s’emparait de tous les pays ; mais par la suite, quand les musulmans se sont laissés aller à une observance religieuse moins rigoureuse et ont imité le mode de vie des incroyants, leur expansion s’est ralentie et ils ont même connu de nombreux reculs (de la Reconquista en Espagne jusqu’à la colonisation). Pour que l’islam redevienne fort et reprenne ses conquêtes, il faut donc qu’il revienne à ses premières pratiques. Non seulement sur le plan rituel, moral, ou politique, mais aussi dans la vie quotidienne.

Du Moyen-Age au XVIIIe siècle, de nombreux mouvements de type salafiste se succèdent au sein du monde musulman sunnite : tandis qu’une idéologie similaire, fondée sur le « Retour de l’Imam Caché », s’installe dans le monde chiite. Au XIXe siècle, le mot prend brièvement une nouvelle signification : plusieurs réformateurs, comme l’Egyptien Mohamed Abdouh, l’Afghan Jamal al-Din al-Afghani et le Libanais Rashid Rida, affirment que « l’islam des origines » combinait en fait la foi et le rationalisme. Dans cette optique, le vrai salafisme consisterait donc à adopter les aspects scientifiques et technologiques de la civilisation occidentale. Cette réinterprétation est passée de mode, mais elle a laissé des traces : les salafistes actuels les plus extrémistes – les jihadistes - n’hésitent pas à utiliser les techniques occidentales, notamment pour les retourner politiquement et militairement contre l’Occident.

Au XXe siècle, le salafisme prend d’abord la forme de l’islamisme, qu’incarnent notamment les Frères musulmans, en Egypte puis dans le reste du monde arabe : un mouvement qui prône le retour à l’islam authentique, mais accepte, au moins à titre transitoire, le cadre politique des Etats modernes. L’échec relatif des islamistes dans les années 1980 et 1990 (notamment celui d’une conquête démocratique du pouvoir en Algérie, en 1992), favorise l’essor d’un néo-salafisme, plus radical, voué à un double jihad : contre les non-musulmans (chrétiens, hindous, juifs) et contre les  musulmans modérés, tenus pour « apostats ». Les Frères musulmans égyptiens sont ainsi doublés par le mouvement Tafkir wal Hijra (« Exécration et Migration »), qui assassine Anouar el-Sadate en 1981, puis par un puissant parti salafiste apparu après le « printemps arabe » de 2011 (20 % de l’électorat). En Arabie Saoudite, le wahhabisme officiel est débordé par un néo-wahhabisme : Al Qaida.

La chance historique du néo-salafisme, c’est l’Afghanistan, que les moudjaheddin et les talibans transforment en camp d’entraînement, avec l’aide du Pakistan, officiellement allié à l’Occident mais en fait dominé par des officiers islamistes. Des dizaines de milliers de combattants d’élite – comme Merah, ce Waffen SS de l’islam – sont mis à la disposition de la « mouvance ». Les salafistes européens, une fois revenus dans leur pays, constituent des « nids de frelons », disposant de ressources financières et militaires considérables et prêt à agir sur un simple « signal » venus d’ailleurs. Merah est mort. Le démantèlement du jihadisme français ne fait que commencer.

(c) Michel Gurfinkiel & Valeurs Actuelles, 2012

mardi 27 mars 2012

NATION : LE SIGNE DU DESTIN

La France n’est la France qu’en ne se divisant pas.

[Ce texte, publié par Valeurs Actuelles le 22 mars, était sous presse le 20 mars au soir, quand le ministère de l’Intérieur a révélé qu’un seul et même terroriste jihadiste, Mohamed Merah, était impliqué dans les sanglantes affaires de Montauban et de Toulouse.]

PAR MICHEL GURFINKIEL.


« Que l’Eternel accorde Sa protection et Sa bénédiction à nos soldats qui s’engagent partout dans le monde pour défendre la France et ses valeurs… »  C’est la phrase que le Grand Rabbin de France, Gilles Bernheim, et l’Aumônier général israélite des armées, le Grand Rabbin Haïm Korsia, ont ajouté voici quelques mois à la Prière pour la République et le Peuple Français, un texte récité chaque sabbat dans toutes les synagogues.

Coïncidence singulière – ou signe du destin : l’armée française et la communauté juive française sont aujourd’hui frappés simultanément dans la région Midi-Pyrénées. Il y a d’abord eu les assassinats successifs de trois militaires à Toulouse et à Montauban, puis la fusillade à l’école juive Otzar Hatora de Toulouse : quatre morts, dont trois enfants. Le ministre de l’Intérieur, Claude Guéant, « ne pouvait manquer de remarquer les similitudes » entre ces attentats. Les experts de la sécurité intérieure non plus : un tueur bien renseigné sur ses cibles, qui arrive et s’enfuit en scooter, et qui utilise une arme d’un même calibre. Cela suppose une infrastructure, des équipes, un plan. Cela rend peu vraisemblable l’hypothèse d’un déséquilibré isolé, ou de plusieurs déséquilibrés entrainés par quelque mimétisme.

L’enquête ne fait que commencer. Mais on devine déjà la logique du ou des tueurs, et des complices. Qui peut s’acharner à la fois sur les soldats de la République et des enfants juifs ? Il n’y a que deux possibilités. L’ultra-islamisme, qui réduit tout à un jeu binaire : le Bien contre le Mal, le Dar-al-Islam(Monde de l’islam) contre le Dar al-Harb (Monde non-musulman, voué à la guerre et à la destruction). Ou un extrémisme néo-nazi, binaire lui aussi.

La France, selon l’ultra-islamisme, est coupable de combattre les talibans en Afghanistan, c’est à dire de renouer avec les Croisades : périssent donc ses soldats, non seulement sur le champ de bataille, mais aussi en amont, sur le sol français. Les juifs, collectivement coupables d’ « usurper la Palestine musulmane », même quand ils sont enracinés dans d’autres pays depuis des millénaires, et plus encore d’incarner et d’assumer un message religieux « falsifié » - la Bible -, sont non seulement les alliés des nouveaux Croisés, mais leurs inspirateurs. Leur Prière pour la République , et plus particulièrement la phrase honorant les soldats, ne sont-elles pas, à cet égard, des aveux ?

Le néo-nazisme prêche son propre guerre sainte, binaire elle aussi : un remake high tech de la Shoah mais aussi d’Oradour-sur-Glane. Les Français qui ne le soutiennent pas sont des traîtres en puissance : à commencer par les soldats ultramarins, d’origine arabe, berbère, africaine, caraïbe, qui ne versent leur sang que depuis deux siècles. Un enfant juif aussi – comme cette petite écolière de sept ans, empoignée par les cheveux et abattue de sang-froid – est un ennemi absolu. Même si ses parents bénissent, semaine après semaine, la République et la nation. Le fou, selon Gilbert Keith Chesterton,« est celui qui a tout perdu sauf la raison », ou plutôt la rage de ratiociner.

La piste néo-nazie semblait être la bonne. En 2008, une affaire pénible avait secoué le 17e régiment du génie parachutiste (RGP), stationné à Montauban : trois de ses hommes, professant ouvertement des idées néo-nazies, avaient été poursuivis par leur commandant, le colonel Michel Esparsa, et « lourdement sanctionnés ». Mais ces hommes, qui ont été interrogés, seraient hors de cause…

Autre coïncidence  - et autre signe du destin. L’attentat antijuif de Toulouse a eu lieu le 19 mars 2012 : cinquante ans jour pour jour après la signature d’un « cessez-le-feu » entre la République et le FLN qui devait conduire, certes, à l’indépendance de l’Algérie le 5 juillet suivant, mais aussi à une épuration ethnico-religieuse qui contraignit à l’exil tous les Algériens non-musulmans (chrétiens ou juifs) ; et qui fut, pour les Algériens musulmans qui avaient choisi la France, une condamnation à mort. Un de mes frères aînés fut combattant volontaire en Algérie. Un jour, il vint à Paris avec « ses hommes », tous musulmans. Mes parents leur servirent un repas juif français qui ne contrevenait pas aux règles du hallal. Je sais trop bien, hélas, ce qu’il en advint de la plupart d’entre eux. J’espère que quelques uns au moins furent « rapatriés »  par des officiers transgressant d’absurdes ou odieuses consignes. La France n’est la France qu’en se divisant pas.

(c) Michel Gurfinkiel & Valeurs Actuelles, 2012

mercredi 10 août 2011

INTERVIEW SUR LA CRISE ISRAELIENNE

Interview avec TSF Jazz (89.9 FM) les 9 et 10 août.

On peut se reporter au site de la station :

 http://www.tsfjazz.com/accueil.php

Pour obtenir les mp3, envoyer un message à <gurfinkielblog@gmail.com>.


mercredi 29 juin 2011

FRANCE/ LE SERPENT DE MER



Pourquoi Alain Juppé a brièvement relancé le fantasme d’une « médiation » française au Proche-Orient.

PAR MICHEL GURFINKIEL.


Le Serpent de Mer est revenu : la France a voulu exercer sa « médiation » entre Israéliens et Palestiniens, en organisant une « conférence de la paix » à Paris. « Jusque là, personne ne m’a dit non », déclarait Alain Juppé, le ministre français des Affaires étrangères le 7 juin, après avoir présenté son projet à Jérusalem, à Ramallah et à Washington. Ce qui signifiait aussi que personne ne lui avait dit oui.

Il avait d’abord été question, au Quai d’Orsay, de réunir cette conférence dès le mois de juin. Ensuite, on a évoqué « l’été », ou « fin juillet », sans plus de précision. Israël était d’emblée réticent : l’Etat hébreu a toujours eu de l’aversion pour les rencontres de ce type, qui lui rappellent la fatidique rencontre de Munich, en 1938, où les Grandes Puissances démembrèrent une autre démocratie, la Tchécoslovaquie, au nom de la paix.

Les Etats-Unis, qui gèrent le processus de paix israélo-palestinien depuis 1993, et qui ont envisagé eux-mêmes de convoquer et de présider une éventuelle conférence arabo-israélienne, ont eu le sentiment que la France cherchait à les « doubler » : rencontrant Juppé le 6 juin, la secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton a estimé qu’une réunion de ce genre nécessitait « un long travail préparatoire ». Les Palestiniens auraient été a priori favorables au projet Juppé, qui ne pouvait que renforcer leur image internationale. Mais d’un autre côté, ils ne voulaient pas s’aliéner un peu plus, en y accédant, la bienveillance de l’administration Obama.  

Ces rebuffades étaient prévisibles. Juppé aurait pu en tenir compte ; il a préféré les braver. Parce que, depuis de Gaulle, les « médiations » diplomatiques de la France relèvent en fait de la politique intérieure.

Quand il fonde le régime nationaliste et étatiste connu sous le nom de Ve République, en 1958, Gaulle veut rendre la « grandeur » à un pays meurtri par la défaite de 1940, la décolonisation et un déclin démographique ou économique apparemment inexorable. A cette fin, il revendique sur la scène internationale, chaque fois que l’occasion se présente, un rôle d’arbitre ou de défenseur des faibles et des opprimés : une « gesticulation » qui ne repose alors que sur un seul atout, la qualité de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations Unies, mais qui lui d’affirmer à bon prix son « indépendance » face aux « Empires » en général et à l’ « Empire américain » en particulier. Cela plaît à la plus grande partie de l’opinion publique, de la vieille droite maurassienne à la nouvelle gauche marxisto-structuraliste. Cela présente en outre l’avantage de servir les intérêts de l’Union soviétique, et donc d’assurer, à travers une alliance tacite avec un parti communiste qui contrôle alors le quart de l’électorat, la pérennisation du régime.

Les successeurs de de Gaulle, tant de droite, de Georges Pompidou à Nicolas Sarkozy, que de gauche, de Mitterrand à Jospin, ne renoncent pas à ces atouts. Le contexte géopolitique change : fin de la guerre froide, transformation du Marché commun en Union européenne, émergence d’un monde polycentrique. Le contexte politique aussi : disparition du parti communiste, montée du Front national, immigration islamique massive. Mais les attitudes de « grandeur », d’« indépendance nationale » et de « médiation » restent d’autant plus populaires que la France redevient véritablement – résultat des stratégies gaulliennes ou effet indirect de la construction européenne ou de la mondialisation – une grande puissance économique, technologique, et même militaire.

Dès son élection à la présidence de la République, en 2007, Nicolas Sarkozy cherche à consolider sa légitimité par ce moyen. Toutes les causes sont bonnes, pourvu qu’il en soit le chevalier. En Libye, il obtient la libération de personnels médicaux bulgares et palestinien condamnés à mort en Libye sur une fausse accusation d’empoisonnement : moyennant une visite officielle de Mouammar Kadhafi à Paris. Il lance, en s’appuyant sur son très gaulliste conseiller Henri Guaino, l’Union Pour la Méditerranée (UPM),  « structure de dialogue » entre l’Europe, l’Afrique et l’Orient. Pendant l’été 2008, il s’interpose avec quelque succès – au nom de l’Europe, dont il assure la présidence pour un semestre - dans le conflit russo-géorgien. Ce qui ne l’empêchera pas, peu de temps après, d’amorcer une sorte d’ « entente cordiale » avec la Russie de Poutine.

Mêmes « gesticulations » sur le Proche-Orient. Avant son élection, Sarkozy avait fait étalage des sentiments pro-israéliens. Une fois installé à l’Elysée, il se rallie à la doctrine « cubiste » - aussi juridiquement inexacte que stratégiquement inconsistante - du Quai d’Orsay : Israël doit se retirer des territoires « occupés » en 1967 (comme s’ils n’avaient pas été saisis dans une guerre non seulement défensive mais de survie), revenir aux « frontières internationales » de 1949 (comme si la France les avait reconnues pour telles de 1949 à 1967, ou même après 1967), et accepter la création d’un Etat palestinien souverain disposant d’une « continuité territoriale » (ce qui impliquerait, apparemment, qu’Israël soit privé de cette même continuité). Pendant la bataille qui oppose Israël au Hamas à Gaza, en 2008-2009, il condamne le « manque de proportionnalité » des opérations de Tsahal. Ce qui revient à les blâmer elles-mêmes.

La conférence Juppé pour la paix au Proche-Orient répond cependant à des préoccupations beaucoup plus immédiates. En 2010, Sarkozy, trois ans après son élection, est au plus bas dans les sondages. Pour survivre ou ressusciter, il renonce à toute « ouverture à gauche » et appelle la droite à « faire bloc ». Le gaulliste François Fillon reste premier ministre, la gaulliste Michèle Alliot-Marie devient ministre des Affaires étrangères. Mais les révolutions arabes, pendant l’hiver 2011, bousculent ces efforts.

Les des fêtes de fin et de début d’année, Alliot-Marie passait des vacances en Tunisie, Fillon en Egypte, et Guaino en Libye. Or le dictateur tunisien Zine el Abidine Ben Ali, est chassé du pouvoir au mois de janvier,  et le dictateur égyptien Hosni Moubarak à la mi-février. Quant à Kadhafi, il fait face, dans la foulée, à la révolte de la moitié au moins des Libyens. Sarkozy règle l’affaire à la hache. Alliot-Marie est révoquée, Fillon tancé, Guaino placardisé. Il faut maintenant un communicant pour réparer le mal : un spin doctor, comme disent les Américains. Ce sera Juppé. L’excellent, l’aimable, le talentueux Juppé. L’ancien premier ministre, de pure race gaulliste, qui sut se faire condamner à la place de Chirac dans les affaires – vénielles – de la Ville de Paris. L’éternel maire de Bordeaux, la ville la plus courtoise – et la plus cynique – de France.

Le 27 février, Juppé retrouve le Quai, où il officia, fort bien d’ailleurs, au début des années 1990. Il mène les choses rondement. Intervention militaire en Libye, en liaison avec les Anglais, les Américains – via l’Otan – et même la Ligue arabe. Rencontres avec les « rebelles » d’Egypte, à commencer par les Frères musulmans : « Plusieurs d’entre eux m’ont fait part de leur vision d’un islam libéral et respectueux de la démocratie ». Rencontres avec la « société civile palestinienne ». Rappel de la doctrine française : « Retour aux frontières internationales » antérieures au 5 juin 1967. Juppé proteste de son souci pour Guilad Shalit, soldat franco-israélien enlevé en territoire israélien par le Hamas gazaoui, mais établit une équivalence entre son cas et celui du Franco-Palestinien Salah Hamouri, détenu en Israël à la suite d’un procès pour tentative de meurtre sur la personne d’un rabbin. Quand on l’interroge sur les « flottilles de la paix » que des organisations françaises veulent envoyer à Gaza, ou du moins financer, il regrette de « ne pas avoir les moyens de s’y opposer » - même si ses services travaillent discrètement à l’ajournement ou à l’annulation décès opérations.

Le projet d’une conférence internationale sur le conflit israélo-palestinien couronne ce crescendo. Mais en fait, il est superfétatoire. L’habile Juppé a déjà gagné : en juin, plus personne n’évoque les imprudences méditerranéennes d’ Alliot-Marie, de Fillon et de Guaino. Si bien qu’à peine la conférence annoncée, le Quai d’Orsay peut la mettre sous le boisseau.

Mais les Israéliens – et leurs amis français – doivent savoir que le projet ressortira un jour ou l’autre. C’est dans l’ADN de la Ve République. C’est le Serpent de Mer.


(c) Michel Gurfinkiel, 2011.